Rencontre avec le peintre Dorian Cohen

27 octobre 2014

▪ Bonjour Dorian ! Peux-tu nous présenter ton parcours qui est, je crois, un peu atypique ? Quel est le chemin qui t’a conduit vers la peinture ?

 

Au lycée, je ne savais pas vraiment ce que je voulais faire de ma vie mais je n’étais pas mauvais en maths et en physique, mon entourage m’a alors naturellement poussé vers les classes prépa Math Sup/Math Spé. Puis j’ai attéri dans une école d’ingénieur généraliste, l’école Centrale de Nantes dont je suis sorti diplômé en 2011. Pour résumé, disons que ma formation initiale est plutôt scientifique et non plasticienne.

 

© Dorian Cohen

 

J’ai commencé à peindre en 2009, j’avais 21 ans, cette année là avait lieu au Centre Pompidou la grande rétrospective sur l’œuvre du peintre russe Wassily Kandisky. J’ai alors eu mon premier choc visuel face à la fulgurance de ses couleurs. Dès le lendemain de l’exposition j’entame en pure autodidacte une série de copies de Kandinsky.

 

A 22 ans je découvre la peinture de Paul Cézanne dont l’œuvre et la vie vont me marquer profondément. Je pars alors m’isoler à Montpellier pour apprendre la peinture figurative et étudier sérieusement la leçon de Cézanne et cette fameuse « sensation ». En revenant à Paris, en septembre 2011, je décide de devenir peintre et de consacrer l’ensemble de mon temps libre à la peinture. Je trouve alors un travail d’ingénieur en aménagement d’espaces publics, qui me permet d’avoir une certaine stabilité, et je peins le soir dans mon studio du 10ème où j’installe un petit atelier.

 
 

▪ Voilà maintenant 5 ans que tu t’es lancé dans l’aventure de la peinture, quelle est ta méthode de travail ?

 

Fidèle comme un enfant au grand précepte de Cézanne et de la nécessité de peindre uniquement sur le motif, je décide de développer une peinture uniquement fondée sur l’observation – et non liée à l’imaginaire. Je prends naturellement comme sujet mon quotidien car il est la seule chose que je peux vraiment observer depuis ces dernières années, travaillant la journée en tant qu’ingénieur. Je fonctionne uniquement par série : mon travail jusqu’à maintenant se décompose en trois séries.

 

« Essai de quotidien », la première série de mon travail, entamée mi-2012, porte sur mon entrée dans la vie active et les premiers pas avec ma copine dans mon atelier-studio du 10ème arrondissement de Paris. Je porte ici un regard personnel sur cette période de transition. Elle relate aussi, dans un traitement purement coloriste, l’apprentissage de la solitude en peinture.

 

© Dorian Cohen
 

Puis je me suis assez vite aperçu que peindre le quotidien c’est aujourd’hui en partie peindre des lignes du fait de la radicalisation de l’architecture et du design actuel qui nous entourent. Séduit par les possibilités picturales qu’offrent ces lignes (effet de clair-obscur, élément de graphisme, structure architecturale de composition, etc…), j’ai décidé de concentrer mon travail sur celles-ci. Dans la série « Lignes, jeux et quotidien », toujours sur la base de scènes issues de mon quotidien que je recompose avec un certain amusement, je m’interroge sur le comportement pictural de la figure humaine à travers ces lignes qui structurent l’esthétique contemporaine : devant, entre, derrière… Disons que j’essaye « d’objectiver empiriquement » le comportement du modèle entre les lignes .

 

Concernant la méthode, je travaille à partir de photos d’espaces lumineux et figés qui me marquent. J’essaye d’y inventer une histoire puis vient ensuite une série d’esquisse au feutre noir de cet espace où je viens tester plusieurs cadrages. Je refais ensuite une ultime photo avec le cadrage prédéfini par les esquisses et dans laquelle Marie pose à un endroit bien précis. Puis je peins. J’aime bien comparer cette méthode avec le genre des Baigneuses, thématique classique des post-impressionistes, dont l’exercice, sous une approche théorique, revient en réalité à l’introduction du nu dans le paysage. Par analogie, mais sans ambition, le paysage serait ici les « lignes ».

 

Enfin la série des « lignes ennuyeuses » d’huile sur papier, entamée cet été, traite de la cité administrative de la Ville d’Ivry-sur-Seine où je travaille quotidiennement en tant qu’ingénieur. Ennuyé par mon travail d’ingénieur et frustré d’être assis derrière un écran au lieu d’être chez moi à travailler mes toiles, je m’intéresse dans cette série aux errances du regard, à une recherche fuyante du paysage extérieur, d’un paysage échappatoire. Au cours de ces journées répétitives et «enfermantes», avec un certain désespoir, j’ai pris goût, dans la lumière des après-midi d’été, aux lignes formées par l’architecture extrêmement banale de cette cité administrative. J’ai choisi le papier technique de par sa surface rugueuse afin de renforcer la sensation d’urbanité dure et écrasante de ce bâtiment.

 

© Dorian Cohen
 
 

▪ Que retrouve-t-on dans tes œuvres , peux-tu nous préciser tes influences ?

 

Évidemment, il y a Edward Hopper qui revient très souvent losqu’on commente mon travail du fait de la trame narrative qui lie les différents tableaux. Mais plus véritablement, j’ai été sublimé par la période bleue de Picasso, dont les teintes, je pense, reviennent sans intention première et régulièrement dans certaines toiles. Je pourrais ajouter aussi Vallotton pour ses scènes d’intérieurs d’époque ou Caillebotte pour ses traitements en plongée de l’espace urbain.

 
 

▪ Avec toutes ces lignes, n’es-tu pas en train d’amorcer dès maintenant un retour vers la peinture abstraite ?

 

Peut-être qu’inconsciemment le vocabulaire pictural des lignes, que j’ai adoré dans l’œuvre de Kandinsky, ressurgit finalement alors que je suis dans la figuration. Néanmoins, après 5 ans de peinture je ne connais encore pas grand chose de la peinture figurative et énormément de choses doivent être explorées. J’étais à Rome il y a un mois, j’ai pu y voir quelques toiles du Caravage... la maîtrise de la composition figurative est encore très très très très loin !!!! (rires)
 

© Dorian Cohen
 
 

▪ Ta première exposition se tiendra dans quelques jours au Centre Le Point du Jour, dans le 16e arrondissement. Cela ne va pas être trop difficile d’exposer ton quotidien et ces œuvres si intimes ? Quelle scénographie as-tu finalement retenue ?

 

C’est un travail intime et personnel, mais il faut bien se lancer un jour ! Lorsqu’on regarde bien les différentes toiles de la série « Lignes, jeux et quotidien » il s’agit aussi de petits instants banals. Ce sont des instantanés du quotidien dont j’essaye de m’amuser avec recul. Concernant la scénographie, on aurait pu faire une exposition par thématique en regroupant par exemple la mini-série « Marie sur la terrasse », mais finalement on a opté pour une retranscription chronologique de mon travail car le traitement pictural est différent selon les séries. L’objectif étant de créer une circulation fluide sur les trois étages du Point du Jour à travers les trois séries qui seront donc séparées.

 
 

▪ Cette exposition est une grande étape dans ton parcours de peintre. Après cet événement, quels sont tes prochains objectifs ?

 

Effectivement c’est un événement extrêmement important pour moi, car j’y exposerai une trentaine de peintures et une dizaine de dessins, l’accrochage va être très long ! En cette fin d’année 2014, je quitte mon poste de chargé d’opérations d’aménagement à la Ville d’Ivry pour me consacrer, je l’espère, au moins un an à la création. J’aimerais pouvoir en vivre mais je sais que c’est très difficile… et pouvoir être représenté par une galerie en 2015. L’année prochaine marque par ailleurs pour moi l’entrée dans une nouvelle phase, en effet je ne mettrai plus en scène de personnages dans mon travail, c’est la fin de « Lignes, jeux et quotidien » ou presque ! Je vais me consacrer essentiellement aux paysages urbains et plus particulièrement aux espaces publics, qui constituent ma deuxième grande passion.

 

J’ai bien sûr d’autres projets, mais je souhaite garder un peu de secrets !

 
 

Dorian Cohen

De l’essai à la ligne
Centre Le Point du Jour

Exposition du 3 au 19 novembre 2014
Vernissage le mardi 4 novembre à partir de 19h
1-9 rue du Général Malleterre, 75016 Paris
Ouverture du lundi au samedi de 10h à 22h
Métro : Porte de Saint-Cloud (9)

 

Photo de couverture © Dorian Cohen